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Sophie Sesmat,
spécialiste en arts
et traditions populaires
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Corne à jus de tabac

Objets de la vie pastorale et agricole
Autrefois, les bergers de transhumance utilisaient des cornes bovines évidées et rendues étanches pour transporter des produits à usage pharmaceutique qu’ils employaient pour désinfecter et soigner les plaies des bêtes.
Le « jus de tabac » est une simple macération filtrée de feuilles et des débris de tabac dans de l’eau. D’ailleurs, fortement dosé, le jus de nicotine est une drogue puissante.
Le jus de tabac a des propriétés parasiticides et insecticides reconnues qui furent savamment utilisées par les bergers pour traiter leurs troupeaux d’ovins.
Il se dit d’ailleurs, qu’autrefois, les vieux bergers se contentaient, pour traiter la gale de leurs moutons, de gratter légèrement la région malade et d'y appliquer ensuite leur salive que l'habitude de chiquer avait suffisamment chargée en nicotine.
 
En Alsace, ce type de cornes portent le nom de « poire à jus de tabac » et j’ai aussi découvert qu’elles pouvaient s’appeler « corne à nicotine ».
 
Les cornes à jus de tabac sont de petits bijoux de l’Art Populaire français.
En effet, les corps des cornes ont été richement enjolivés de scènes animées et sur plusieurs registres. Leur iconographie est presque toujours en rapport avec la vie pastorale.
Ainsi, on retrouve, principalement et invariablement,  un couple se tenant par la main, l’homme étant un berger (il est reconnaissable à la houlette posée à ses côtés) et la demoiselle est certainement sa fiancée. Non loin de l’homme, il y a un enclos où sont parqués ses moutons surveillés par son chien et est aussi représentée sa cabane de berger (type roulotte).
Sur le même niveau, on trouve presque toujours un calvaire, avec parfois une sentence religieuse, ainsi que d’autres scènes, qui peuvent aussi être présentes sur ce registre.
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En effet, il peut se trouver une large variété de thèmes et motifs présents tels que des scènes historiques (épisode de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 : la signature du traité de Francfort, par exemple), d’autres sujets religieux comme la vision de Saint Hubert, rappelant le culte populaire du Saint très vénéré en Lorraine, mais aussi des motifs décoratifs comme des animaux, des rosaces, des décors floraux au naturel ou stylisés, des initiales, des inscriptions profanes, religieuses ou simplement des scènes du quotidien comme le berger tirant sur un loup !
Sur le registre inférieur, on retrouve presque toujours le panorama d’une ville qui se déroule sur le pourtour de la base.
 
Les décors sont gravés en taille d’épargne, c’est-à-dire que le dessin est en relief et comme tout joyau de l’art populaire français, la sculpture, souvent un peu gauche, confère à l’objet une subtile naïveté.
De rares cornes, plus travaillées, possèdent des incrustations en étain ousont ornées d’une collerette du même métal dans la partie supérieure.
Certains bouchons en bois sont incrustés de filets d'étain et de nombreuses cornes possèdent encore leur anneau de fixation sur le côté, car elles se portaient à la ceinture.
Le bouchon et l’anneau de suspension peuvent être réunis par une chaîne en fer, pour éviter la perte du bouchon.
 
Vous l’avez compris, les extrémités sont bien sur obturées : par un bouchon de bois taillé pour la partie la plus fine, celle par laquelle le berger extrait le jus de tabac et le fond (partie large de la corne) est clos par une rondelle de bois fixée à l’aide de clous de laiton visibles sur la partie extérieure de la base de la corne.
Autre information : une telle corne mesure entre 18 et 30 cm de long.
 
Les cornes à jus de tabac sculptées ont été principalement produites en Meurthe-et-Moselle et dans la Meuse, dont elles sont des objets typiques : en fait, la grande majorité des cornes à jus de tabac proviennent de bergers lorrains.
 
Il semblerait cependant que certaines soient alsaciennes. Il est tout à fait reconnu que ces deux régions proches de culture et de territoires ont échangées des savoirs et des techniques.
Cela étant, la coutume de conserver ce jus dans des cornes de bovins est tout de même assez limitée, géographiquement parlant.
 
Les cornes à jus de tabac, selon la connaissance actuelle, sont peu nombreuses et seuls quelques rares musées en possèdent : le Musée national des Arts et Traditions Populaires à Paris, le Musée Alsacien de Strasbourg et le Musée Historique Lorrain de Nancy. Le Musée Lorrain possède certainement la plus belle collection, par le nombre (7) et la diversité. D’ailleurs, c’est là qu’est la plus ancienne connue à ce jour : elle est datée de 1725.
 
En dehors de ces limites géographiques, il existe ailleurs des cornes à usage pharmaceutique, comme les cornes à « huile de cade » (objet du prochain article) ou les cornes à huile d’olive, certaines contenant poudre, pierres ou onguents médicinaux.
Le Muséon Arlaten, à Arles, possède une collection d'une vingtaine de cornes utilisées par les bergers, mais il n’y a aucune mention concernant leur origine.
Cependant les éléments du décor varient. On y voit des scènes de la vie pastorale comme dans les cornes originaires d'Alsace et de Lorraine, mais aussi des arbres, des cavaliers, des chiens chasseurs ou tout autre joueur de flûte. Mais il n’y a pas d'éléments religieux.
Les cornes identifiées comme étant du Sud de la France sont ornées de sujets marins. Ceci s'explique évidemment par la fascination exercée sur les hommes par la mer, toute proche.
L'ornement le plus caractéristique en est la sirène, (en provençal la « sereno »), être mythologique au corps de femme terminé en queue de poisson.
Pour les reconnaitre, voici donc un petit truc : dans l'Est, le personnage le plus caractéristique est leberger, appuyé sur sa houlette. Mais les symboles religieux sont, eux, encore plus caractéristiques de la provenance lorraine. On ne les trouve nul par ailleurs.
 
Sources pour cet article:
- « Cornes de bovins à usage pharmaceutique utilisées par les bergers », Charles Bourgeois, in Revue d'histoire de la pharmacie, 62e année, N. 221, 1974. pp. 83-87
- « Arts populaires des pays de France », D. Glück et G. H. Rivière, Joël Cuénot éditeur, 1976, tome II, p. 131 et 148.  
 


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