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Sophie Sesmat,
spécialiste en arts
et traditions populaires
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Palette à saignée

Objets de la médecine et la pharmacie
Palette à saignée en étain, XVIIIème siècle, photo Artcurial
Ce mot provient du latin « patella » qui signifie « patelle » ou « petit plat », usité en vieux français sous le nom de « poêlette » ou « poilette ».
L'objet s’appelle aussi « bol à saignée » et « écuelle à saignée ».
 
La palette à saignée est un petit récipient en forme d'écuelle non couverte, ayant la forme d’une grande soucoupe ou de petite assiette creuse, généralement en étain, en argent ou plus rarement en céramique, munie d'une oreille ou d'un petit manche latéral ou encore d’une petite anse en forme de palmette, pleine ou ajourée (percé d'un trou pour la suspendre). L'objet sert à recueillir le sang lors de la saignée, il est d'ailleurs souvent dûment gradué pour connaître la quantité de sang recueilli. Parfois une dépression, comme un bec verseur, présent sur le haut du bord permet de vider le contenu.
 
Les dimensions des palettes à saignée correspondent à une certaine capacité indiquée généralement par un chiffre ou des traits marquant les niveaux et qui correspondent à des centimètres cubes : de 1/10 de litre à ½ litre, en cinq graduation (100 à 500), correspondant à 3 onces par niveau.
La prescription, d'abord exprimée en nombre de palettes, va ensuite se prescrire en onces pour corriger les contenances variables.
Les petites palettes du XVIIIème siècle recevant trois onces de sang sont utilisées par groupe de trois pour définir une saignée selon Dionis.
Au XIXème siècle, sa mesure fait appel au système métrique et s'exprime en grammes, une habitude qui perdurera jusqu’au début du XXème siècle.
Petites ou grandes, leur fabrication appartient plus couramment aux potiers d'étain et à ceux de Paris en priorité.
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La saignée à travers l’Histoire
 
Il existait quatre techniques principales pour retirer du sang à un individu : l’ouverture d’une veine ou phlébotomie, l’ouverture d’une artère ou artériotomie, la pose de sangsues et enfin la pose de ventouses scarifiées.
On attendait de ces émissions sanguines quatre effets principaux :
-la déplétion, diminution de la masse sanguine.
-la spoliation, destinée à diminuer une partie du sang vicié.
-la révulsion pour enlever le sang de l’organe siège du mal.
-la dérivation qui détourne le sang d’un organe malade vers un organe sain.
 
Si la grande époque de la saignée se situe aux XVIIème et XVIIIème siècles, le geste est connu et utilisé par les médecins depuis la plus haute antiquité.
La légende rapportée par Pline voulait que les anciens Egyptiens se soient inspirés du comportement des hippopotames du Nil. Ils avaient en effet observé que les hippopotames malades se frottaient les pattes contre les roseaux brisés jusqu’à se faire saigner. Après un certain temps, les animaux allaient se rouler dans la boue, ce qui avait pour effet de stopper l’hémorragie.
 Le document iconographique le plus ancien dont on dispose aujourd’hui sur la saignée est un vase à parfum conservé au Louvre, daté d’environ 470 av J-C, où l’on voit un médecin assis devant son patient, qui s’apprête à le saigner au pli du coude. A terre se trouve un bassin destiné à recueillir le sang.
Hippocrate (460-370 av J-C) et après lui Galien (129-200) mettent en cohérence la saignée avec la théorie des humeurs. Schématiquement, c’est l’équilibre des quatre humeurs, que sont le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire, qui conditionne la santé. La maladie, en général, provient d’un déséquilibre des humeurs. Il faut donc éliminer les humeurs mauvaises par l’emploi des sudorifiques, des purgatifs et des saignées.
Pour Hippocrate la saignée est indiquée dans les fortes douleurs du foie et de la rate, dans la pneumonie avec fièvre et dans l’apoplexie cérébrale. Il condamne cependant, comme dangereuses, les saignées aux âges extrêmes de la vie.
 
Erasistrate (320 – 250 av. J.-C.), médecin grec, était un adversaire acharné de la saignée et préconisait de la remplacer par la diète et une bonne hygiène de vie.
Au Moyen-âge, l’enseignement de la médecine, est aux mains des ecclésiastiques. La culture médicale ne se renouvelle pas.
Lors du concile de Tours en 1163, l’église a interdit aux clercs, la pratique de la chirurgie. Ce sont le plus souvent les barbiers et plus tard, les chirurgiens qui rempliront cet office.
L’école de Salerne, dont la renommée débute au Xème siècle, fait exception dans la mesure où elle échappe au contrôle de l’église.
C’est là, à Salerne, que l’on va codifier la « saignée d’hygiène » ou « saignée de précaution » .Ouvrage collectif, La médecine selon le régime sanitaire de l’école de Salerne, rédigé en latin, fait une large place à la saignée parmi les règles d’hygiène élémentaire. Il a été traduit de nombreuses fois et son influence va durer des siècles.
« Saigner rend les yeux clairs, tempère la cervelle, aiguise les esprits, échauffe la moelle, arrête l’estomac et le ventre lâché, purge les intestin, sert aux sens débauchés, fait ouïr, fait dormir, rend la voix bien sonnante, dissipe les ennuis et les forces augmentent… ».
La saignée est cependant contre-indiquée aux âges extrêmes de la vie : « Enfance délicate et vieillesse inactive, proscrivent la saignée et la rendraient nuisible ».
 
Deux catégories de sujets étaient particulièrement concernées par les saignées de précaution :
les gens bien nourris, pléthoriques voire obèses, souvent qualifiés de « sanguins ». La saignée est là pour leur permettre de se laisser aller aux plaisirs de la table à condition d’avoir régulièrement recours aux services d’un saigneur, barbier, chirurgien ou même charlatan.
La deuxième catégorie de candidats à la saignée préventive était les ecclésiastiques. On saignait dans les couvents et les monastères suivant une fréquence déterminée par les règles de l’ordre, de quatre à douze fois par an. Les jours de saignée générale portaient le nom de « jours de la minution du sang ». Les moines s’y dérobaient d’autant moins que, les jours suivants, ils avaient le droit à un repos compensateur et surtout à des repas plus ou moins améliorés.
L’un des buts des saignées de précaution était de réfréner les appétits de la chair, favorisant ainsi l’application de la règle de chasteté.
Au XIIème siècle dans le sermon des saignées spirituelles, Saint Bernard de Clairvaux écrit : « Il y a deux causes pour tirer du sang à l’homme ; ou bien il en a trop, ou bien il l’a mauvais. Une abondance excessive de sang n’est pas moins dangereuse que son altération. Or le sang de notre âme, c’est notre volonté, car, de toutes les humeurs du corps, le sang est par excellence le soutien de notre nature, la vie de notre âme est dans notre volonté. Il faut donc nous tirer aussi de la volonté, quand elle est mauvaise, parce qu’elle est une cause de maladies spirituelles ».
On ne saignait pas n’importe quand. Déjà dans le régime de Salerne, certains jours comme le premier mai étaient défavorables à la saignée. A partir du XVème siècle, avec le développement de l’astrologie, qui devient une science incontestée, la date et même l’heure de la saignée, prennent une importance considérable.
On édite des almanachs qui permettent de prendre en compte l’ensemble des mouvements planétaires et les signes du zodiaque et l’heure de la saignée est choisie en fonction des phases de la lune. Ainsi au printemps était-il préférable de saigner le matin pendant le second quartier de la lune.
 
C’est au XVIIème siècle que la saignée par phlébotomie devient réellement une panacée.
Pour Guy Patin (1602 – 1672) doyen de la faculté de médecine de Paris : « il n’y a point de remèdes au monde qui fasse tant de miracles. J’ai fait pour ma part, saigner douze fois ma femme en une seule pleurésie, vingt fois mon fils pour une fièvre continue et moi-même sept fois pour un rhume. Nous guérissons nos malades par la saignée aussi bien après quatre vingt ans qu’à deux ou trois mois. ».
On croit à cette époque que le sang est fabriqué en permanence par le foie à partir des aliments et que cette fabrication est surtout importante au printemps, période particulièrement favorable à la saignée. On croit également qu’un organisme adulte contient plus de vingt litres de sang et que l’on peut donc en extraire, si nécessaire, de grandes quantités.
Botal dans le « De curatione per sanguinis » de 1577 justifie ainsi la saignée abondante : « Plus on tire l’eau croupie d’un puits, plus il en revient de bonne ; plus la nourrice est tétée par son enfant, plus elle a de lait. Le semblable est du sang et de la saignée ».
Le chirurgien doit s’assurer qu’il dispose de tous les outils nécessaires, en particulier :
Plusieurs lancettes bien affûtées de différentes tailles pour inciser la veine, plusieurs récipients, en étain ou en argent, appelés « poilettes » ou palettes. Ces récipients, munis d’une oreille, sont destinés à recueillir le sang et à en mesurer la quantité. Leur contenance est de trois onces (environ 100 grammes) et une saignée moyenne est de trois palettes, des bougies pour éclairer le champ opératoire, une serviette pour protéger les vêtements du malade, des ligatures en drap, et différents pansements.
 
La saignée que le chirurgien pratique chez les gens de qualité s’accompagne d’un véritable cérémonial. La pièce est plongée dans une certaine pénombre et le champ opératoire est éclairé par une bougie ou une chandelle tenue par un aide. Le chirurgien choisit la lancette appropriée qu’il place entre ses lèvres.
Lorsque le malade est confortablement installé, on lui donne un bâton qu’il doit faire rouler entre ses doigts afin de faire gonfler les veines. L’aide tient fermement le bras du malade. Le chirurgien peut alors inciser la veine choisie et le sang s’écoule dans la palette.
La chambre est souvent pleine de monde pour assister au spectacle. Lorsqu’on saigne le roi, la cour est présente, c’est le premier médecin qui tient la bougie et l’apothicaire la palette.
On saigne à l’époque pour presque toutes les maladies
Suivant les maladies il faut répéter les saignées jusqu’à dix huit ou vingt fois. On rapporte l’observation d’une jeune fille présentant un arrêt des règles et des signes d’hystérie et qui a guéri au bout de dix neuf ans après avoir été saignée au bras et au pied 1020 fois.
Certains médecins faisaient saigner les femmes enceintes pour compenser l’arrêt des règles. On recommandait de le faire au troisième, sixième et neuvième mois de la grossesse mais jamais au début et jamais au pied à cause du risque d’avortement.
Un accoucheur se vantait d’avoir traité une femme enceinte, victime de convulsions par quatre vingt dix saignées en cinq mois. Les fous étaient saignés systématiquement deux fois par an, au printemps et à l’automne.
Source importante de revenus, les saignées ont fait vivre des générations de barbiers chirurgiens et de chirurgiens et en particulier ceux qui avaient dans leur clientèle des gens de qualité, attachés aux saignées « de précaution ».
 En toutes occasions, médecins et chirurgiens sont là pour justifier la saignée. La couleur du sang permet un premier diagnostic : si le sang est jaune c’est un mal de rate, s’il est vert bleuâtre c’est un mal de foie, s’il est noir c’est une fièvre quarte.
L’odeur du sang renseigne sur sa qualité : si le sang est mauvais on explique au malade qu’il était indispensable d’en enlever. Si au contraire il parait bon, on affirme qu’il s’agit là d’un signe de bonne santé que la saignée contribue à entretenir.
 
La saignée, malgré sa banalité est pourtant source de complications : malaises, pertes de connaissance et même syncopes ne doivent cependant pas effrayer le chirurgien. On allonge le malade, on lui fait respirer des sels ou du vinaigre en attendant qu’il reprenne ses esprits.
Il arrive que le chirurgien, au lieu de la veine, incise une artère. Dans ce cas, explique Dionis, le chirurgien doit garder son calme et expliquer au malade que son sang étant très échauffé, il faut en tirer beaucoup. On attend que le malade perde connaissance, moment où le débit de l’artère diminue et on applique sur la plaie une pièce de monnaie et un bandage très serré qu’on laissera en place plusieurs jours.
D’autres complications sont rapportées parmi lesquelles la plus fréquente est l’infection locale, parfois responsable de gangrène.
 
La saignée « de précaution » se pratiquait le plus souvent à l’avant bras, mais bien d’autres localisations étaient utilisées suivant les indications.
Sur certaines illustrations on dénombre jusqu’à quarante points de saignée. On saignait la veine frontale pour les maux de tête, à l’angle de l’œil pour les ophtalmies ou à la base de la langue pour les maux de gorge. On saignait au cou la veine jugulaire, dans l’asphyxie des noyés. Dans les apoplexies, et seulement sur indication du médecin, on saignait au niveau de l’artère temporale.
 
Si la saignée avait ses inconditionnels, elle avait également ses opposants. Ils condamnaient son utilisation systématique et ses abus en fréquence ou en quantité de sang retirée.
En 1782, le docteur Mercier écrit « on saigne beaucoup moins, il n’y a plus que les vieux chirurgiens qui soumettent le bon peuple à cette dangereuse évacuation ».
 
Sa pratique disparaît dans le sillage de la théorie humorale au début du XIXème siècle, excepté pour quelques traitements tel que celui de la goutte.
Aujourd’hui, la saignée n’est plus pratiquée que dans le traitement de l'hémochromatose.
 
Les informations concernant la saignée sont extraites en totalité de l’excellente conférence donnée par le professeur Georges François.
 
Pour la consulter dans son entier, saisissez l’adresse suivante :
 

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